Serguei Rachmaninoff

Le deuxième Concerto, op.18 de RACHMANINOFF, composé en 1900-1901, connut dès la première audition un succès retentissant. Il est dédié au Docteur DAHL, qui avait soigné Rachmaninoff durant sa crise de dépression nerveuse en coïncidence avec l'échec de sa Première Symphonie en 1897. Le compositeur s'était trouvé plongé dans un état de désarroi et d'abattement moral si profond que tout désir de créer était aboli. Le traitement du Docteur Dahl, empruntant des méthodes d'hypnotisme et de psychiatrie, réussit pleinement, rendant à Rachmaninoff transformé, le goût du travail et la confiance en soi. Le monde sprituel de Rachmaninoff était inhabituellement complexe. Il était très difficile de comprendre cet homme fermé, assez énigmatique, et d'une nature profondément sensible. Il eut un grand besoin d'affection, que la qualité de ses éxigences et les impératifs de son idéalisme ne parvinrent jamais à combler pendant toute sa vie. Son refuge suprême resta la musique. De temps en temps, le compositeur se sentait saisi par un sentiment de solitude et de tristesse, il doutait du choix de sa route, de son talent. Périodes de déceptions, qu'il supportait douloureusement; d'autant plus qu'aux difficultés morales s'ajoutaient parfois des difficultés matérielles.

Le Deuxième Concerto est l'une des oeuvres les plus connues de Rachmaninoff. Elle figure au répertoire des concerts symphoniques du monde entier, comme aux catalogues des enregistrements sur disques et elle a de fidèles interprètes, sans oublier l'interprétation originale de l'auteur. Il est vrai qu'elle est l'une des plus accessibles aux auditoires, mais aussi l'une des plus expressives et des plus attachantes.

L'oeuvre est écrite en do mineur, l'une des tonalités préférées de Rachmaninoff, avec le do dièse mineur. Elle comprend trois mouvements : moderato, adagio sostenuto et allegro scherzando. N'empruntant jamais de procédés descriptifs, elle pourrait être assez exactement définie comme une mélodie concertante tout en pensée et réflexion.

C'est d'ailleurs à une méditation sérieuse et sereine que convie d'entrée de jeu le 1er mouvement qui donnera la couleur générale dominante du concerto tout entier. Il est en soi, à la perfection, le cantus animae. Cela suffit.

Mais il paraît que cela ne suffit pas à certains musicographes, amateurs de dissection, avides de "natura rerum cognoscere causas". Ainsi l'on a l'avantage d'apprendre grâce à eux, que le Deuxième Concerto est l'histoire de la reconstitution d'un homme défait ! Et aussi que cette composition renferme toutes les constantes de la musique russe. Là-dessus, ne nous blessons pas en enfonçant des portes ouvertes.

Le premier thème lyrique et méditatif, qui vient d'être indiqué, alterne et contraste avec le deuxième, expression d'une inquiétude latente que rien ne semble pouvoir dissiper, d'une agitation secrète cherchant un apaisement. Leur dialogue s'achemine à travers variations et modulations, par un crescendo progressif vers une élévation lumineuse, qui est bien dans la manière de Rachmaninoff et qui d'ailleurs lui est tout à fait personnelle, pour se clore par une cadence bien marquée et volontaire, qui doit tout de même signifier autre chose qu'un parfait rétablissement physiologique et un bon équilibre glandulaire.

Le deuxième mouvement est empreint d'une couleur rêveuse et baigne dans un climat d'abandon confiant.

Les bois, les cordes, soutenus par des arpèges de piano, puis le piano seul, reprennent le thème d'une cantilène limpide et précieuse. Les traits du piano viennent alors agiter le tissu mélodique et en mettant en valeur la trame savante. L'adagio s'achève par une phrase interrogative du piano et sur un soupir, dans le style de Chopin.

Le troisième mouvement, d'allure virile et décidée, s'ouvre sur un rythme de marche (la constante russe précitée). Le triomphalisme, chez RACHMANINOFF, s'inspire d'ailleurs plus de l'héroïsme, de l'exaltation d'une vertu morale individuelle, qu'il n'exprime la jubilation collective, la liesse populaire ou les explosions féeriques.

Rien de brillant ni de grandiloquent; le lumineux et le grandiose qualifient assez cette musique.

Le piano rentrant avec le thème initial du premier mouvement, tranche sur cette introduction vivace et ramène l'auditeur à un état émotionnel différent, qui ne devra plus le quitter jusqu'au final; au contraire, il se fera de plus en plus intense, par la combinaison des vertus propres de la phrase musicale et de celles de l'orchestration admirable, où se succèdent et se répondent le basson, la clarinette, les trompettes, les altos et le piano.

Par des développements progressifs et des ouvertures harmonieuses de plus en plus amples, Rachmaninoff nous entraîne en une ascension par paliers successifs vers des sommets d'apothéose. La composition a rempli sa fonction : créer une musique qui élève l'âme et le rende meilleur.

J.M. CHARTON
Les années françaises de Serguei Rachmaninoff
Editions de la "Revue Moderne"

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